Rencontre avec l’architecte en chef des monuments historiques en charge de la restauration de Notre-Dame de Paris.
Reconstruire Notre-Dame

Rémi Fromont est architecte en chef des monuments historiques chez Covalence, et coresponsable de la restauration de Notre-Dame de Paris.

Devant la passion qui l’habite, on se dit que l’un des monuments français les plus emblématiques est entre de bonnes mains.

Avec son confrère Pascal Prunet, il oeuvre, aux côtés de Philippe Villeneuve, à la renaissance de la cathédrale depuis le terrible incendie de 2019.

Il revient sur ce projet hors norme et sur la complexité d’intervenir sur le bâti patrimonial.

Bonjour Rémi, avec vous il va être question de patrimoine. Et pour cause : vous êtes un des architectes en charge de la restauration de la cathédrale Notre-Dame. Avant d’entrer dans le vif du sujet, une question d’abord : comment se retrouve-t-on à votre place ?

ArchitecteBonjour !

Grâce à un parcours spécialisé en patrimoine et sûrement aussi avec un peu de chance. J’ai toujours abordé l’architecture par le prisme du bâti ancien. Mon diplôme, en 2002, portait sur la cité historique de Boukhara, en Ouzbékistan. Je vous passe les détails, mais en 2008 j’ai monté une agence spécialisée dans le bâti ancien. Puis en 2012, j’ai repris le chemin de l’école : j’ai intégré l’École de Chaillot dans le cadre d’une spécialisation dédiée à l’intervention sur le bâti patrimonial et les monuments historiques.

C’est précisément là que commence votre histoire avec Notre-Dame…

Oui ! Le cursus prévoyait une mise en situation professionnelle. En 2014, sur les conseils de Frédéric Martorello, devenu un de mes associés par la suite, Cédric Trentesaux, également associé, et moi-même nous sommes lancés dans les relevés des charpentes gothiques de la cathédrale. Notre angle était simple : dessiner ce que l’on voyait, à la main, et le restituer scrupuleusement au cinquantième. Les visites successives ont été l’occasion de poser un regard différent à chaque fois et de découvrir de nouveaux détails. Ce travail nous a offert une connaissance extrêmement fine de ce chef d’oeuvre et de la manière dont il a été réalisé.

"Nos relevés ont permis de faire certaines découvertes, comme le fait que la charpente a été construite d’ouest en est, et non l’inverse comme on le pensait."

Qu’existait-il en la matière avant vous ?

Seulement des documents très généralistes qui avaient pour objet de replacer la charpente de Notre-Dame dans la grande histoire du gothique.

Bien entendu, les grands principes étaient connus et généralement justes, mais jamais dans le détail, et parfois même avec de mauvaises interprétations.

Nos relevés ont permis de faire certaines découvertes, comme le fait que la charpente a été construite d’ouest en est, et non l’inverse comme on le pensait. C’est une information capitale qui nous dit que la charpente a été réalisée à rebours de la cathédrale et, donc, appréhendée comme un chantier à part.

Grâce à ce travail, nous étions pour la première fois de l’histoire de l’édifice en possession de calques, de coupes et de plans très précis. Tout cela a fait l’objet d’une présentation à Philippe Villeneuve, architecte en chef de Notre-Dame depuis 2013.

Et tout cela en 2014, cinq ans avant que l’incendie n’emporte la « forêt » comme on désignait la charpente…

C’est là le côté étonnant de l’histoire… Sans ces documents, sans doute n’aurions-nous pas pu appréhender ce projet tel que nous l’avons fait. Et plus sûrement encore, je n’y travaillerais pas !

Le projet justement, parlons-en. Pouvez-vous nous le présenter ?

Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, dès le lendemain de l’incendie. Philippe Villeneuve décrète alors trois priorités :

  • Mettre hors d’eau la cathédrale afin de la protéger (en particulier le calcaire parisien utilisé pour la bâtir), l’édifice étant rendu très vulnérable à l’alternance « humidité-séchage ». Nous ne voulions pas que la pluie cause de plus gros désordres que l’incendie lui-même.
  • Stabiliser l’édifice en mettant sur cintres les voûtes les plus fragilisées et les 28 arcs-boutants.
  • Déposer l’échafaudage qui entourait la flèche au moment de l’incendie.

Constitué d’un enchevêtrement de 40 000 tubes pour un poids de 200 tonnes, dont la moitié à plus de 40 mètres de haut, il représentait une grave menace pour la cathédrale. Parallèlement à cela, l’équipe « projet » fut constituée : j’ai eu en charge les charpentes, mon confrère Pascal Prunet, la maçonnerie et les groupes scientifiques, Philippe Villeneuve quant à lui, les orientations et la coordination du projet. Pour répondre à l’objectif annoncé par le président de la République, s’est posée une seule question : comment reconstruire ?

À ce sujet, on a l’impression d’avoir tout lu, tout vu, tout entendu. Comment avez-vous tranché ?

CharpenteEn notre qualité d’architectes en chef des monuments historiques, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) nous a chargés de définir les différentes pistes qui seraient ensuite soumises au décideur final : le ministre de la Culture.

Nous avons présenté trois axes :

  • Ne rien faire : c’est ce qui a été fait au Ground Zero de New York par exemple. Une piste très vite abandonnée car souvent privilégiée lorsqu’il y a un besoin collectif de commémorer. Or, il s’agit dans notre cas d’un accident. Le commémorer n’a pas beaucoup de sens.
  • Reconstruire une flèche et un toit dans un style « international » : tout a été imaginé, et certaines propositions avaient de vraies qualités architecturales. Dans la pratique, c’était tout à fait réalisable : les portées de la structure de Notre-Dame font 12,5 mètres, soit la taille d’un bâtiment agricole. En revanche, difficile de prédire la réaction de la cathédrale à ces nouvelles contraintes.
  • Reconstruire à l’identique : en la matière, nous avions un retour d’expérience de plus de huit cents ans…
"Le projet actuel vise une restitution à l’identique des parties disparues : voûtes, couverture, flèche, structure et charpente."

Vous avez plaidé pour la troisième option et c’est celle qui a été choisie. Sur quoi s’est fait l’arbitrage ?

Effectivement, le projet actuel vise une restitution à l’identique des parties disparues : voûtes, couverture, flèche, structure et charpente.

Pourquoi ? Parce que nous avons considéré Notre-Dame comme une oeuvre totale.

Tout constitue la richesse patrimoniale de ce bâti, de sa nef à son mobilier, en passant par la maçonnerie, les sculptures et les vitraux. Très rapidement s’est imposée l’idée que ne pas restituer l’ensemble revenait à en dégrader la valeur et la qualité. À ce titre, elle est d’ailleurs partie intégrante du site « les rives de la Seine à Paris » inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1991.

Cette inscription nous suggérait de restituer une silhouette identique. Or, comment le faire en changeant les matériaux ?

Un autre argument qui a plaidé en faveur d’une reconstruction à l’identique est la notice du concours de 1842, rédigée par Eugène Violletle-Duc et Jean-Baptiste-Antoine Lassus, qui précisait de manière très volontaire que la flèche, de style gothique, devait être en bois.

Des arguments en phase avec les documents internationaux en matière de restauration architecturale…

Exactement, et à un en particulier : la charte de Venise de 1964. Elle préconise en premier lieu que l’on restaure le monument et que « la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse ».

Or, dans notre cas, toutes les informations nécessaires à la reconstruction à l’identique étaient connues, et à peu près rien ne relevait de l’hypothèse.

Tout sera donc dans la cathédrale comme ça l’était la veille de l’incendie ?

Oui, et je dirais même: encore mieux.

Au rayon des différences, la seule liberté que nous avons prise est que nous ne restituerons pas les réseaux techniques (électricité et eau), qui ont été totalement curés et optimisés. Ils en avaient besoin. Pour le reste, tout sera identique, à un détail près : nous profitons des travaux pour nettoyer l’intégralité des vitraux et l’ensemble des intérieurs, dont les 24 chapelles que compte la cathédrale. Ce sont des siècles de poussières et de saletés qui vont être enlevés, rendant à la pierre toute sa beauté et sa clarté.

Dans certaines zones, ce travail a commencé, et je peux vous affirmer que le résultat est époustouflant : la cathédrale va être très lumineuse !

EchaffaudageOù en êtes-vous du projet ?

Le travail de nettoyage et de restauration des maçonneries est bien avancé. Nous attaquons la reconstruction des voûtes détruites et les vitraux vont retrouver leur place d’origine. Concernant la toiture et la flèche, nous attaquons la taille des charpentes et sommes dans la finalisation des protocoles d’exécution avec les couvreurs.

Nous allons bientôt assister au montage à blanc des premiers éléments de la flèche !

"La charte de Venise de 1964 préconise en premier lieu que l’on restaure le monument et que « la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse."

 

2024, c’est demain …

C’est l’objectif que l’on se fixe et je peux vous assurer que tout est fait pour l’atteindre. Je suis persuadé que nous pouvons y arriver, car il y a sur ce projet une solidarité et une profusion de talents incroyables !

Nous sommes entourés de compagnons et d’artisans aux savoir faire extraordinaires.

En ce qui me concerne, j’ai par exemple la chance de travailler avec François Auger, architecte du patrimoine, charpentier, meilleur ouvrier de France.

Chaque jour, nous nous émerveillons de la qualité de ce qui a été réalisé aux XIIIème et XIXème siècles et nous essayons de nous rapprocher le plus possible de cette forme de perfection.

C’est un challenge colossal !

 

Information :

 

À propos de l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Prévu par la loi du 29 juillet 2019, l’établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris a été créé le 1er décembre 2019. Il est présidé par le général d’armée Jean-Louis Georgelin, représentant spécial du président de la République.

Placé sous la tutelle du ministère de la Culture, il assure la conduite, la coordination et la réalisation des études et des opérations concourant à la conservation et à la restauration de la cathédrale. Il a également pour mission de valoriser le chantier et les métiers et savoir-faire qui y contribuent.

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